03/09/2022

Proto-goth

Parlons des points de référence post-punk à l'origine du son et de l'esprit goth.

 
L'argument tacite de Simon Reynolds, dans son chapitre sur le goth de Rip It Up & Start Again (2005) est que les groupes qui ont inspiré les goths étaient de loin supérieurs aux goths eux-mêmes.


Le début des années 80 marque un moment où les idées d'obscurité et d'impureté (sexuelle) revendiquées par un nouvel underground commençaient à représenter une alternative à l'éclat commercial d'une new pop un peu trop propre sur elle, mais également au caractère hyper-rationnel et anti-religieux du postpunk.

Le public proto-goth s'accrocha alors à tous les groupes qui avaient quelque chose d'un peu fin et tordu à offrit, de romantique et de torturé.


Le journaliste rajoute une couche dans sa chronique du coffret A Life Less Lived: The Gothic Box (2006) : la musique goth la plus aventureuse a été faite dans la phase émergente du genre, avant qu’elle ne devienne un style codifié, avant même qu’elle n'ait ce nom en fait.

Dub rocky-horror caverneux, cavalcade doom-punk, blues grotesquement bruitiste, sean nós primitiviste, psychédélisme morbide ...








Vu du postpunk, ce proto-goth apparaît bien plus ouvert qu'une grosse partie du goth, désespérément ordinaire sous ses belles fringues de mystère surnaturel et de menace souterraine (sic).

Quelques citations de concernés :
Steve Severin pour Alternative Press (1994) : "All the time the Goth thing was growing up alongside us, we were doing something completely different to what the audience imagined we were doing, So they started doing it themselves. With the Sisters of Mercy... suddenly the audience was onstage itself."

Robert Smith pour Guitar World (1996) : "We didn't invent Goth. That's a myth. We were a raincoat band in those days. That was the term that was around at the time. Now I suppose it's all been lumped together. So now we've actually achieved this status of legendary Goth Gods. Around the time of Pornography we had a sound and a vision, and that's been turned into this notion of Goth. But it wasn't around at the time we were doing it. I don't think we really invented it. Bands such as the Sisters of Mercy that came after us, they were Goth. And Danse Society, who supported us on a British tour we did in '80 or '81. Those bands were responsible for Goth. They cited us as an influence, but they just took it a step further."

Daniel Ash pour VCReporter (2005) : "In England, Goth has always been a joke. It means big hair, too much makeup and no talent. People tend to say The Cure, Siouxsie & The Banshees, New Order and Joy Division were Goth. No way: Goth was Alien Sex Fiend and Specimen, all that crap. Time has shown we had more talent than those guys."

20/08/2022

OK Doomer

Mais qu'est-ce que ce terme « doomer » associé aux musiques gothiques, sombres ou tristes ?


Depuis quelques années, le qualificatif et son hashtag se sont souvent retrouvés dans le titre ou la description de nombreuses playlists.


Rembobinons.

Au commencement fut le doomer, un personnage lié à la culture mème. Un jeune homme dépressif au début de la vingtaine, utilisé pour illustrer des sujets lié à la santé mentale, la toxicomanie ou la crise économique. Poussé à la caricature, il devint rapidement nihiliste et misanthrope, méprisant les normies et conspirant sur les raisons du déclin de la culture.

Les playlists de doomer music connurent un succès rapide, piochant dans de nombreux styles : indie pop, alt rock, folk, ambiant mais également la darkwave d'Europe de l'Est.

L'engouement slavophile récent ayant été cultivé par la redécouverte de groupes de l'ex-URSS et la popularité de la sovietwave, une tendance hauntologique évoquant une austérité terne qui contraste avec les néons colorés du revival made in USA.


Puis apparu la doomerwave et ses remixes de chansons ralenties avec un pitch très bas, des effets lo-fi et beaucoup de réverbération.



Lorsque les sources viennent du heavy metal, le résultat sonne très gothic rock.


Et la synthpop et même l'eurobeat deviennent de la darkwave.

03/09/2021

Spontanément goth

Petite réaction à chaud à la sortie de Gothic Rock : Une anthologie en 100 albums 1979-2000 de Victor Provis.


L'introduction contient les indispensables poncifs : décadence, théâtralisation, radicalité fantasmée, romantisme, rejet du qualificatif, blâme des journalistes, récupération commerciale, et cætera.
« S'il est difficile de trouver des éléments gémellaires entre les groupes, on les rassemble instinctivement sous la même bannière. Le rock gothique se définit surtout en miroir des autres : trop noir, trop sombre, trop lyrique. »

« Les musiciens admettent être férus de films, de littérature, et souhaitent insuffler l'intensité qu'on y trouve à leur musique. »

« Si le punk veut la révolution sociale, le gothique déclenche une révolution culturelle. »

« Le musicien gothique se dit que le confort l'emportera toujours sur les velléités d'émancipation, surtout en considérant les valeurs humanistes comme illusoires. En dehors d'eux-mêmes, il n'y a rien sur quoi s'accrocher. (...) Il y a du nihilisme nietzchéen chez les goths. »

« Cette musique était la bande-son de ceux qui voulaient vivre de l'autre côté, qui avait une plus haute aspiration artistique et intellectuelle que ce que proposait le Top 50 dans les années 80. »

« La création musicale vient d'un élan naturel dont on ignore la source. C'est un mouvement spontané qui prolonge la profondeur de l'être. (...) Le gothique joue à être lui-même. »
Ces extraits choisis ne s'écartent pas vraiment du cadre idéologique de la subculture, précédemment traitées sur le blog.

L'auteur rappelle que les musiciens gothiques sont des gens très cultivés. Si le punk pouvait lire l'Humanité, le gothique lirait plutôt Télérama ou Technikart. Avec une musique apportant un petit capital culturel à un public narcissique qui voudrait se distinguer de la masse.

La troisième partie du livre tranche avec les habituels catalogues de sous-genres -- avec des groupes classés plus ou moins arbitrairement -- publiés depuis les séminaux Carnets Noirs (2003). Après l'anthologie, est ici proposé un historique bien documenté sur « les 10 scènes fondatrices » :
  • Post-punk
  • Death Rock
  • Positive Punk
  • Batcave
  • Ethereal Wave
  • Leeds Scene
  • Independent Project Records
  • French Goth
  • Darkwave 
  • Second Wave

L'étiquette « rock gothique » perd évidemment de sa pertinence si elle est collée sur tout ce qui est plus sombre ou histrionique que la moyenne. Et sans connaissance de la diversité et des dialectiques de l'après-punk, il est difficile de comprendre l'émergence de la tendance. Ou même de n'importe quelle autre de l'époque. Et avec une conception idéaliste de la production artistique, les œuvres apparaitront toujours comme créés ex nihilo par magie.

Mais comme pourrait dire Spinoza, l'ignorance n'est pas un argument.

Bonus :

Sans oser le demander, "Qui a peur du rock gothique ?" (Octobre 2021) avec une interview de Victor Provis