Petite promenade dans plusieurs cimetières apparus sur des pochettes d'albums.
Staglieno à Gênes : avec la tombe monumentale de la Famille Appiani, sculptée par Demetrio Paernio (1910) ; pour Joy Division (1980)
Kensal Green à Londres ; pour The Damned (1985)
Père-Lachaise à Paris : avec le tombeau de François-Vincent Raspail et sa sculpture en marbre blanc d'Antoine Etex (1854) ; pour Dead Can Dance (1987)
Südfriedhof à Leipzig : avec le tombeau de Heinrich Schaub, par Emil Franz Hänsel et Otto Wutzler, avec sa sculpture en bronze d'August Rantz (1909) ; pour Clan of Xymox (2006)
Milford à New Haven, Connecticut : avec la tombe de Joseph Bryan ; pour London After Midnight (2021)
Nota bene : le titre de la note est emprunté à la compilation éponyme sorti en 2017 chez Cherry Red.
Là où il y a une contradiction ontologique à un reproduire le postpunk, en est-il de même de la darkwave ?
Pour Victor Provis (Gothic Rock, 2021), la darkwave est davantage une porte d'entrée vers l'imagination qu'un objet fini qui serait le même pour tous. Elle permet de tisser une nouvelle dimension qui ne pourrait pas être affectée par le temps. Il suffit d'appuyer sur "replay".
Entre 2010 et 2015 apparurent nombre de formations proposant une atmosphère sombre et morose avec une grosse emphase rétro à coup de synthétiseurs et de machines bien eigthies.
La tendance eut la particularité d'être mondialisée et plusieurs actes, issus de pays précédemment invisibles sur les cartes de la gothosphère, furent capables de sortir un banger comptabilisant des millions de vues.
Grace à une hype fantasmant un underground retrouvé, la vague atteint un succès dans des proportions jamais égalées dans la décennie de référence. Certains assimilés au revival préfèrant parler de « post-punk » ou de « synth-wave ».
Cette nouvelle darkwave, sans réelles pôles originelles mais centralisée par les réseaux, demeure indéniablement très vivante et acharnée à faire du neuf sur des bases très datées.
Loin de réinventer les roue, les productions de la scène s'écartent à peine des fondamentaux, afin de rester alignées sur ses codes esthétiques et ne pas trahir son public. Ainsi malgré la géographie, tous possèdent un son et des intentions artistiques plus qu'homogènes. Des éternelles variations d'un seul et même thème.
Empruntons à Duchamp son propos sur Buren et sa clique : « Comme c'est emmerdatoire ».
Avec le goth, les humeurs byroniques ont largement remplacé les postures politiques. Son romantisme valorisant les superstitions médiévales et les désirs primordiaux.
Dès les années 90, le paganisme moderne commença à être perçu comme une influence vitale et une identité au sein du mouvement. Au UK, les termes « pagan » ou « goth » étaient parfois synonymes et pouvaient être utilisés indifféremment par les promoteurs.
Dans un certain sens, la subculture absorba et nourrit une idée complètement alternative de ce que pourrait être
une musique moderne « païenne » ou « occulte ». Du gothic rock à la darkwave la plus éclectique, en passant par divers folklores.
A noter que d'après une étude de Nancy Kilpatrick pour The Goth Bible (2004) jusqu'à 33% des sondés identifiés comme goths étaient fidèles à une forme quelconque de croyance païenne.
Comme le rappelle Jean-François Sanz (2008), toute une partie de la jeunesse française en quête d'identité se reconnut dans les textes sombres, la musique synthétique froide et l'attitude désinvolte de certains « jeunes gens modernes ».
Ainsi certaines formations choisirent de distiller leur mal de vivre à l'aide de sonorités tirées essentiellement de synthétiseurs et de boites-à-rythmes, sans pour autant adhérer à une esthétique futuriste (Carnets Noirs, Acte II, 2006). Entre rigueur et romantisme, s'éloignant de l'electronica novö et de la synthpop.
Evidemment la frontière entre la tendance et ses voisines, dont le post-indus et l'EBM, est évidemment très poreuse.
La fin de la décennie vit apparaître un style toujours frisquet mais plus mélodique : la touching pop.
Mais qu'est-ce que ce terme « doomer » associé aux musiques gothiques, sombres ou tristes ?
Depuis quelques années, le qualificatif et son hashtag se sont souvent retrouvés dans le titre ou la description de nombreuses playlists.
Rembobinons.
Au commencement fut le doomer, un personnage lié à la culture mème. Un jeune homme dépressif au début de la vingtaine, utilisé pour illustrer des sujets lié à la santé mentale, la toxicomanie ou la crise économique. Poussé à la caricature, il devint rapidement nihiliste et misanthrope, méprisant les normies et conspirant sur les raisons du déclin de la culture.
Les playlists de doomer music connurent un succès rapide, piochant dans de nombreux styles : indie pop, alt rock, folk, ambiant mais également la darkwave d'Europe de l'Est.
L'engouement slavophile récent ayant été cultivé par la redécouverte de groupes de l'ex-URSS et la popularité de la sovietwave, une tendance hauntologique évoquant une austérité terne qui contraste avec les néons colorés du revival made in USA.
Puis apparu la doomerwave et ses remixes de chansons ralenties avec un pitch très bas, des effets lo-fi et beaucoup de réverbération.
Lorsque les sources viennent du heavy metal, le résultat sonne très gothic rock.
Et la synthpop et même l'eurodisco deviennent de la darkwave.
L'introduction contient les indispensables poncifs : décadence, théâtralisation, radicalité fantasmée, romantisme, rejet du qualificatif, blâme des journalistes, récupération commerciale, et cætera.
« S'il est difficile de trouver des éléments gémellaires entre les groupes, on les rassemble instinctivement sous la même bannière. Le rock gothique se définit surtout en miroir des autres : trop noir, trop sombre, trop lyrique. »
« Les musiciens admettent être férus de films, de littérature, et souhaitent insuffler l'intensité qu'on y trouve à leur musique. »
« Si le punk veut la révolution sociale, le gothique déclenche une révolution culturelle. »
« Le musicien gothique se dit que le confort l'emportera toujours sur les velléités d'émancipation, surtout en considérant les valeurs humanistes comme illusoires. En dehors d'eux-mêmes, il n'y a rien sur quoi s'accrocher. (...) Il y a du nihilisme nietzchéen chez les goths. »
« Cette musique était la bande-son de ceux qui voulaient vivre de l'autre côté, qui avait une plus haute aspiration artistique et intellectuelle que ce que proposait le Top 50 dans les années 80. »
« La création musicale vient d'un élan naturel dont on ignore la source. C'est un mouvement spontané qui prolonge la profondeur de l'être. (...) Le gothique joue à être lui-même. »
L'auteur rappelle que les musiciens gothiques sont des gens très cultivés. Si le punk pouvait lire l'Humanité, le gothique lirait plutôt Télérama ou Technikart. Avec une musique apportant un petit capital culturel à un public narcissique qui voudrait se distinguer de la masse.
La troisième partie du livre tranche avec les habituels catalogues de sous-genres -- avec des groupes classés plus ou moins arbitrairement -- publiés depuis les séminaux Carnets Noirs (2003). Après l'anthologie, est ici proposé un historique bien documenté sur « les 10 scènes fondatrices » :
Post-punk
Death Rock
Positive Punk
Batcave
Ethereal Wave
Leeds Scene
Independent Project Records
French Goth
Darkwave
Second Wave
L'étiquette « rock gothique » perd évidemment de sa pertinence si elle est collée sur tout ce qui est plus sombre ou histrionique que la moyenne. Et sans connaissance de la diversité et des dialectiques de l'après-punk, il est difficile de comprendre l'émergence de la tendance. Ou même de n'importe quelle autre de l'époque. Et avec une conception idéaliste de la production artistique, les œuvres apparaitront toujours comme créés ex nihilo par magie.
Mais comme pourrait dire Spinoza, l'ignorance n'est pas un argument.
Beaucoup de survivants de l'époque post-punk célèbrent leurs 35-40 ans. Certains font même encore de la scène ou sortent des galettes.
Que deviennent donc les pionniers du goth, death rock et positive punk, qui demeurent non-morts ?
Entre les impressions de tourner en rond et les égarements de certains, d'autres s'en sortent pas trop mal. Mais apparemment, tous semblent manquer de moyens, tant ils restent très confidentiels, sonnent autoproduits dans le mauvais sens du terme et/ou proposent des vidéos à très petits budgets.
Déterrons et poursuivons l'exercice sur l'historicité du goth commencé précédemment ; à la recherche des tendances musicales contemporaines présentant une démarche analogue.
Dans A Short, Reductive, Timeline of Dark Music (mars 2013), Jason Pitzl-Waters décrivait le revival commencé en 2009 qui avait amené la boite à outils post-punk dans des territoires plus sombres, et permettant aux vieux groupes goth de devenir des références acceptables pour de nombreux jeunes groupes.
La collision de ce neo-post-punk obscur avec le postmodernisme californien de la vaporwave et son A E S T H E T I C S engendra une sorte de darkwave hypnagogique, à la fois rétro et dans l’air du temps : « gothgaze ». Une plate-forme inter-dimensionelle canalisant des messages auditifs et visuels comme le décrit le personnage pandrogyne Deb Demure à la tête de Drab Majesty.
Alors que les USA découvrent et digèrent les tendances brumeuses post-Joy Division, un groupe britannique semble renouer avec l'esprit du positive punk, id est l'étincelle originelle du goth. Avec le même enthousiasme qu'eut Richard North en 1983, Mark Beaumont voit en HMLTD le groupe le plus palpitant du UK (NME, mars 2017). Des provocateurs pop perfusés au glam qui semblent vouloir faire revivre le rock à guitare et sonnant comme un rejeton démoniaque d'Adam Ant ou Frankie allant dans les bas-fond d'Hollywood, en attirant l'attention avec toutes les tactiques shock-and-awe de la pop marginale, de Ziggy Stardust à The Prodigy et Peaches, via la new romance.
Préquelle de la note sur la pratique contemporaine voulant faire du terme « post-punk » un synonyme de « gothique ». Revenons à une époque, où la distinction entre ces deux notions était indiscutable pour les gardiens du temple et premiers archivistes du mouvement gothique. Et attardons-nous sur la construction du vocabulaire endogène visant à définir et hiérarchiser les musiques dites sombres.
Dans les années 90, l'adjectif « gothique » était devenu une étiquette fourre-tout, où se confondaient un courant musical historiquement défini mais également la totalité de ce qu'écoutaient ceux qui se disaient « gothiques ». Soient divers courants que les grufties outre-Rhin regroupent plutôt sous le terme de Schwartze Szene :
Pour les producteurs de discours organiques au mouvement, le goth, en tant que scène musicale dut forcément être défini comme référence des musiques sombres, avec un panthéon de groupes dont les styles délimitent l'orthodoxie. Ce glorieux passé fut donc placé sur un piédestal parfois anhistorique, avec le fantasme d'un impact et d'un scandale digne de son ainé punk :
- Le Gothique, la droite ligne : « enfant terrible du post-punk décrié par dégout et/ou par moquerie (…) un des genres les plus matures de l'histoire du rock car contemplatif et esthétisant, et l'un des plus méprisés car outrancier et cynique. »
- Carnets Noirs : Batcave : « théâtralité, exubérance et expérimentation (…) des artistes trop fous pour se produit dans d'autres salles (…) théâtral parfois jusqu'à l'expérimentation pure et simple, tant au niveau musical que scénique. »
Les autres musiques écoutées et étiquetés par les corbeaux ne pouvaient qu'être imparfaites à côté de la pureté du goth originel renommé alors « batcave ». La « cold wave » apparaît pour les puristes comme édulcorées, soft et bourgeoise ; le « gothic rock », massif, travaillé, aux accents barbares et aux atmosphères passéistes ; la « dark wave » allemande, une sorte de revival qui réussit à faire du neuf avec du vieux ; les « heavenly voices », accusées d'utiliser la culture gothique comme faire-valoir commercial.
Dans ce contexte, le concept de « post-punk » ne fut accepté que s'il ne contredisait aucunement l'idée que l'évolution la plus viable du punk était le goth. Ainsi le courant postpunk ne pouvait aucunement exister dans ce système dans le sens employé par Greil Marcus et surtout Simon Reynolds. Le terme y désigna plutôt une génération de punks tardifs et/ou le balbutiement du goth encore en gestation.
Rappelons juste que le goth s'était dégagé de la seconde vague punk en substituant la politique par la sexualité et la religion. En dernière analyse, cette posture issue du glam était bien plus transgressive que réellement subversive. Le côté « culte » et « underground » fut cultivé pour répondre à un public en quête de groupes réservés à quelques initiés. Malgré une musique objectivement plus abordables que celles des avant-gardes pré- et post-punk. Par sa position alors volontairement en marge, le goth ne put jamais réellement se positionner en dehors du rockisme, proposant seulement un spectacle d'opposition au mainstream. Ce qui est plutôt rétrograde, suite aux oppositions au spectacle expérimentées par le punk et le postpunk.
Quant au mythe de la diabolisation du mouvement, il ne trouvera de réalité que par la cooptation de courants plus scandaleux dans le catalogue des musiques sombres. Nombreux corbeaux peuvent donc remercier Marilyn Manson d'avoir offert à l'adjectif « gothique » une aura sulfureuse.
Une nouvelle note sur certaines influences plus discrètes du goth.
Dave Thompson, dans The Dark Reign of Gothic Rock, voit dans les albums solo de Nico les premiers enregistrements gothiques. De sorte que, si la Batcave tenait de la Hammer, la chanteuse en serait la Mary Shelley. Il est vrai que ses chansons les plus introspectives et mélancoliques, caractérisées par un symbolisme abstrait, étaient largement admirées par les goths des 80's, au point que ses productions plus tardives apparaissent fréquemment sur des compilations étiquetée « gothic ».
Dans un récent hommage, Simon Reynolds explique que les somptueux paysages sonores de Kate Bush, qui renvoyaient à des temps pré-punks,devinrent intelligibles au sein des 80's luisantes et surproduites.Originaire de la même banlieue Sud de Londres que Siouxsie Sioux, la jeune femme apparut alors comme la grande tante chic des goths.
Ce sont les tendances les plus éthérées, goth-lite ou darkwave, plus enclines au travail de studio qu'à la performance scènique, qui furent les plus redevables de ces racines féminines.
Exercice sur l'historicité du goth. Quels courants musicaux contemporains présentent une démarche analogue ? Afin d'appréhender de possibles formulations répondant à cette question, il est nécessaire de considérer à la fois sa signification subculturelle et sa place dans l'histoire du rock.
Jason Pitzl-Waters, dans One revival or two?, observe un revivalisme double en 2011 de la tradition et des sonorités gothiques : à la fois au sein et en dehors de la subculture. Le terme « goth » fut plus ou moins réhabilité et appliqué à nombreux nouveaux groupes « sombres », ainsi qu'à des genres comme la witch house ou la dark/ritual ambient, qui ont successivement été dans la hype. L'attention s'est également focalisée sur des groupes comme Zola Jesus, Esben & the Witch, O Children,… Il fut question de « nu-goth » « nu grave » et de « nightmare pop ».
En parallèle du romantisme rétro de l'évolution de la scène historique, une nouvelle génération de musiques sombres s'étaient développées dès le milieu des années 80, sous diverses nouvelles étiquettes. La plus polyvalente et précise étant probablement « darkwave ». Pour Mick Mercer, le concept de goth change inévitablement et assume différentes formes, telles que l'ethereal ou le neo-classical. Les simples copies du goth originel ne sont donc pas intéressantes. Cela doit être vrai et sincère, et non forcé. Cf.cette interview en 2007. Plus ouverte que ses prédécesseurs, la darkwave inclut dans ses influences tout ce qui est plus ou moins sombre. Le modo positif de la Batcave « Stand Up, Stand Out ! » y est également perpétuellement réactivé ; rompant avec la stagnation nostalgique et négative des vétérans.
En considérant le goth comme une forme punk de shock rock, une version postérieure de cette posture dut nécessairement prendre en compte des musiques plus récentes : le heavy metal et le grunge plutôt que le punk, l'indus plutôt que le postpunk. Schématiquement, nous arrivons bien au rock/metal industriel. La différence la plus notable avec le goth étant une plus grande politisation du discours.
Le visual kei offre également une formulation typiquement japonaise et parfois extrêmement post-moderne de shock rock plus ou moins gothique. Mercer rejette la tendance, l'accusant de n'être qu'apparence sans réel contenu.