L'hiver 1982-83 marqua un certain déclin de la new pop et l'émergence du goth. Comme en témoignent l'intérêt de la presse et le succès des soirées de The Batcave qui s'exportèrent dans tout le UK, et même jusqu'à New York.
Ou encore la sortie d'une compilation liée au club :
Alors que les précurseurs postpunk étaient devenus des popstars, les punks positifs et autres pionniers goths cultivèrent cet underground palpitant pour encore quelques années.
C'est aussi cette année là que David Dorrell (NME) a commencé à diffuser l'étiquette « goth », venant de Ian Astbury et Andi Sex Gang, pour désigner la tendance et les fans. (Cf. Origins of the term "Goth" de Pete Scathe).
Note en deux parties sur le cœur historique des musiques sombres de ce côté de la Manche.
La grand famille musicale la plus populaire fut plus communément nommée « cold wave ».
D'après les Carnets Noirs, Acte II (2006), le terme est associé à une new wave froide et intellectuelle en opposition à une new wave commerciale et facile. Et la scène française et francophone fut non seulement très importante mais aussi très riche (...)particulièrement inventive, littéraire et audacieusement folle (sic).
En y regardant de plus près, cela recouvre un grand fourre-tout gothique, électrique et synthétique, avec quelques groupes en imperméables et beaucoup avec une parenté musicale claire avec le positive punk et le goth.
A part quelques exceptions se réclamant du glam-punk de la Batcave et du death rock, peu de formations se présentaient lookés. Ces dernières, qui témoigneraient d'une sensibilité typiquement française qui pousse à préférer les choses plus sophistiquées et liées à plusieurs domaines artistiques (sic) eurent le droit d'être qualifiées de « gothiques ».
L'introduction contient les indispensables poncifs : décadence, théâtralisation, radicalité fantasmée, romantisme, rejet du qualificatif, blâme des journalistes, récupération commerciale, et cætera.
« S'il est difficile de trouver des éléments gémellaires entre les groupes, on les rassemble instinctivement sous la même bannière. Le rock gothique se définit surtout en miroir des autres : trop noir, trop sombre, trop lyrique. »
« Les musiciens admettent être férus de films, de littérature, et souhaitent insuffler l'intensité qu'on y trouve à leur musique. »
« Si le punk veut la révolution sociale, le gothique déclenche une révolution culturelle. »
« Le musicien gothique se dit que le confort l'emportera toujours sur les velléités d'émancipation, surtout en considérant les valeurs humanistes comme illusoires. En dehors d'eux-mêmes, il n'y a rien sur quoi s'accrocher. (...) Il y a du nihilisme nietzchéen chez les goths. »
« Cette musique était la bande-son de ceux qui voulaient vivre de l'autre côté, qui avait une plus haute aspiration artistique et intellectuelle que ce que proposait le Top 50 dans les années 80. »
« La création musicale vient d'un élan naturel dont on ignore la source. C'est un mouvement spontané qui prolonge la profondeur de l'être. (...) Le gothique joue à être lui-même. »
L'auteur rappelle que les musiciens gothiques sont des gens très cultivés. Si le punk pouvait lire l'Humanité, le gothique lirait plutôt Télérama ou Technikart. Avec une musique apportant un petit capital culturel à un public narcissique qui voudrait se distinguer de la masse.
La troisième partie du livre tranche avec les habituels catalogues de sous-genres -- avec des groupes classés plus ou moins arbitrairement -- publiés depuis les séminaux Carnets Noirs (2003). Après l'anthologie, est ici proposé un historique bien documenté sur « les 10 scènes fondatrices » :
Post-punk
Death Rock
Positive Punk
Batcave
Ethereal Wave
Leeds Scene
Independent Project Records
French Goth
Darkwave
Second Wave
L'étiquette « rock gothique » perd évidemment de sa pertinence si elle est collée sur tout ce qui est plus sombre ou histrionique que la moyenne. Et sans connaissance de la diversité et des dialectiques de l'après-punk, il est difficile de comprendre l'émergence de la tendance. Ou même de n'importe quelle autre de l'époque. Et avec une conception idéaliste de la production artistique, les œuvres apparaitront toujours comme créés ex nihilo par magie.
Mais comme pourrait dire Spinoza, l'ignorance n'est pas un argument.
Beaucoup de survivants de l'époque post-punk célèbrent leurs 35-40 ans. Certains font même encore de la scène ou sortent des galettes.
Que deviennent donc les pionniers du goth, death rock et positive punk, qui demeurent non-morts ?
Entre les impressions de tourner en rond et les égarements de certains, d'autres s'en sortent pas trop mal. Mais apparemment, tous semblent manquer de moyens, tant ils restent très confidentiels, sonnent autoproduits dans le mauvais sens du terme et/ou proposent des vidéos à très petits budgets.
Le glam offrit la synthèse de deux subcultures alors agonisantes, l’underground et les mods, mais dans un style spécifiquement blanc qui excluait la soul et le reggae. Son large public innovait en matière d’apparence visuelle (vestimentaire et cosmétique), créant un nouveau look sexuellement ambigu défiant certaines conventions stylistiques conservatrices des milieux populaires.
Escapistes et tournés vers un passé de fantaisie ou un futur de science-fiction, ces jeunes étaient engagés dans une espèce de performance théâtrale qui n’avait finalement rien de très radical, du fait de leur préférence pour le travestissement et le dandysme, à une véritable politique de libération et de dépassement des rôles sexuels.
Le punk britannique put alors être interprété comme un post-scriptum provocateur griffonné au pied du glam. Mettant à nu ses contradictions implicites, moquant son style exagérément baroque, il en adopta le narcissisme, le nihilisme et le goût pour l'ambiguïté.
L'essence même du glam avait été un mélange d’exhibitionnisme et d'autoritarisme avec son panthéon de stars fascinantes. Comme de nombreux fans de glam devenus punks sapeurs, le Bromley Contingent se retrouva en décalage avec la doctrine « no more heroes » et « anyone can do it » du mouvement. En contradiction avec l'idée d'égalitarisme révolutionnaire que représentait le punk pour ceux qui militaient pour l'occupation de la scène pop par la jeunesse ordinaire, Siouxsie Sioux, Billy Idol & co ne voulaient déchoir les rockstars de la old wave que pour mieux en usurper le trône.
La lecture pistoliennedu punk comme un théâtre de la tyrannie et un terrorisme culturel, fut le principal pont entre les politiques provocatrices du glam et celles du goth. Rapidement, l'hétérogénéité et la mutabilité de ceux qui réagirent au phénomène subculturel punk se traduisirent en une large variété de réponses esthétiques et spectaculaires.
Faisant écho au glam, la new romance représenta au début des années 80 une aristocratie auto-proclamée, une élite communautaire, où chaque membre était un aspirant idole. Alors que Boy George et ses pairs devenait des stars, les suiveurs des Banshees et des Ants gravitaient autour de la Batcave. Bien qu'adoptant une conception quasi-opposée quant aux mainstream et à la recherche de succès, le goth ne fut pas si différente du new romanticism, partageant avec lui cette généalogie commune glam et une passion pour la pose.
Sources : Dick Hebdige, Subculture: The Meaning of Style (1979) Simon Reynolds, London Glam City (2007)
Le goth est, sur beaucoup d'aspects, une forme féminisée de punk.
Cette schématisation de Charles Mueller se base sur le rapport, hérité du glam, qu'entretient le goth avec la séduction et l'artifice, et sa prise de distance avec la misogynie habituelle du rock. En effet, dans les instances classiques du rock, le féminin est souvent représenté comme antagoniste de la rébellion (passivité, inhibition) voire une menace de l'entraver (domesticité, normes sociales). Dans le contexte du punk, les stéréotypes féminins apparurent alors comme subversifs.
Le goth emprunta beaucoup à certaines figures du punk et de la new waveà la féminité affirmée, parfois excentrique ou parodique, comme Lene Lovich, Nina Hagen, Toyah et surtout Siouxsie Sioux. A l'origine un groupe postpunk anti-rock, les Banshees flirtèrent ensuite avec la magie et le surnaturel, et ce, d'une façon assez cartoonesque et tape-à-l'oeil, définissant à l'aube des 80's trois quarts des sonorités et des thèmes du goth naissant. Siouxsie cristallisa cet état d'esprit et devint une icône subculturelle.
Mick Mercer aime soutenir que le mouvement gothique a compté plus de femmes que n'importe quelle autre subculture. La grande mixité du public est certes indéniable, mais cela n'empêcha pas la scène de renouer avec le rockisme et ses conceptions on ne peut plus sexistes. Simon Reynolds rappelle que chez les musiciens, les filles des groupes restaient, la plupart du temps, cantonnées dans le rôle de chanteuse séduisante ; ou d'assistante sculpturale au clavier ou à la basse. Voici quelques punkettes positives et autres rockeuses sombres :
L'impasse est ici volontairement faite sur les sirènes de l'ethereal et de la darkwave neo-classique.